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12 octobre 2021 2 12 /10 /octobre /2021 16:20
un extrait du Chapitre II
Nous habitions le quartier neuf encore appelé Mouandja. Les résidences étaient aussi vieilles que le monde. Les routes avaient connu l’influence de la colonisation occidentale, mais s’étaient dégradées au fil des ans pour ne laisser qu’un soupçon de bitume et un amas de pouzzolane. Les tôles neuves sur du parpaing et des planches coiffées de toiles d’araignées, formaient un mélange hétérogène. Quelque borne fontaine à longueur de journée vomissait son précieux liquide inodore, c’est à ses jambes enracinées dans le béton que toutes les familles venaient s’abreuver. Les devantures des maisons, même cimentées, étaient exploitées à bon escient par des gamins qui en firent des espaces de jeux. Ils y jouaient aux billes et aux cartes, misant parfois de l’argent, ne se privant pas de disputes, de bagarres sanglantes. On les comptait du bout des doigts, ceux qui n’avaient jamais fumé une cigarette ou ne se droguaient pas aux stupéfiants. La faute aux parents ne leur inculquant pas suffisamment l’intelligence nécessaire à la respectabilité en but de se conformer aux bonnes mœurs. N’étaient-ils pas les plus friands d’alcool, eux qui fréquentaient régulièrement les bars et se gargarisaient des plaisirs mondains ? Les femmes Nyangués, très courtisées, pratiquaient la prostitution. C’est chez elles que les adeptes de la débauche allaient déverser le supplément d’eau contenu dans les reins.
Les vidéoclubs, un peu trop nombreux, drainaient des foules immenses. On se ruait dans des salles archicombles pour admirer les escapades de Jackie Chan, les redoutables biceps d’Arnold Schwarzenegger, ou même le grand écart de Jean Claude Van-Dame. Mais il y avait également les films pornographiques interdits à une catégorie de personne. En corrompant le Katika pour les visionner, bien de jeunes acquirent leurs premiers diplômes de sexualité.
Des Babyfoots à l’entrée des casinos, les débits de boissons alcooliques ayant transformé leurs vérandas en marché de mouchardage, où le commérage se vendait à vil prix. Il n’était pas surprenant de voir des gens se taper dessus, en se brisant des bouteilles sur les crânes, après avoir avalé le vin jusqu’avaler la substance grise. Les histoires de jupons étaient l’épicentre de la majorité des scandales.
Les filles ne marchaient pas nues. Lorsque le kaba haussait le ton, les collants et les minijupes se taisaient. La corde servait à attacher le koki, et ne s’était pas encore révoltée au point de se substituer au caleçon. Le tissu pagne avait de la valeur, le métier de styliste nourrissait son homme. Je garde de cette époque le souvenir d’un grand couturier du nom d’Elie Wallach. Ses doigts soumettaient l’étoffe à l’impérialisme des ciseaux, il avait bonne réputation. J’allais constamment m’asseoir dans son atelier. Je l’aidais à nettoyer le sol, ou à vider la poubelle, et en retour je recevais une obole. Ma compagnie ne l’embarrassait guère, il ne manquait pas de dire à tous ses clients que j’étais son meilleur allié. Comment un gamin put pénétrer le cœur d’un adulte au point d’occuper les premières places ? Sans doute qu’il avait des caractères et de l’esprit. J’appris à pédaler les machines, à placer les boutons sur une chemise, à raccommoder mes vieux pantalons.
L’atelier d’Elie Wallach se trouvait en bordure de route, au rez-de-chaussée d’un bâtiment en étage dont la dalle recouverte de lichens, à force de boire l’eau de pluie, avait fini par devenir poreuse au point qu’à la moindre rosée, elle déversait des larmes de détresse vers l’intérieur. Plusieurs machines à coudre se passaient le relais. Elie Wallach pédalait sans cesse, ne s’arrêtait que pour prendre les mensurations d’un client, ou pour fumer une cigarette. Les murs étaient recouverts d’images de footballeurs – Roger Milla, Fofana, Valderrama, Higuita – avec en bonus un imposant poster de Lapiro de Mbanga qui captivait les attentions, et faisait souvent l’objet de débats houleux entre clients et propriétaire des lieux. Alors j’écoutais les discussions, et, quoique je ne comprenais rien à la politique, je ne manquais pas de me faire ma petite idée sur ce que ça pouvait être. Un privilège pour quelqu’un de mon âge, et je me laissai aller à cette transformation.
Hermann Ntoka Dibakto, Poète-écrivain : "Je rêvais du prix Nobel"
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  • Sylvain Timamo
  • Sylvain Timamo est journaliste camerounais et depuis quelques années,il est éditeur du journal Scores 2000. Propriétaire du Magazine International Culturel et Touristique "Le Chasseur".
  • Sylvain Timamo est journaliste camerounais et depuis quelques années,il est éditeur du journal Scores 2000. Propriétaire du Magazine International Culturel et Touristique "Le Chasseur".

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